Avant de commencer, j’aimerais vous partager une chose.
Certains rêves s’effacent dès que l’on ouvre les yeux. D’autres laissent derrière eux une émotion, une image… ou parfois même une sensation physique.
Celui-ci m’a suivie bien après mon réveil. La scène s’était terminée, mais mon corps, lui, semblait ne pas encore le savoir.
Comme toujours, je n’ai rien inventé. Je me suis contentée de raconter ce rêve aussi fidèlement que ma mémoire me le permet, avec sa peur, sa douleur et sa logique parfois étrange.
Bonne lecture.
Le matin n’était encore qu’une promesse.
À l’aube d’un jour d’été, la route vers Maniwaki s’étirait sous un ciel hésitant, encore parsemé d’étoiles, mais déjà teinté d’une lueur pâle. L’air était frais, chargé de l’humidité de la rosée, et le monde semblait toujours plongé à moitié dans la nuit. Autour de nous, ce n’étaient pas encore les oiseaux qui chantaient, mais les criquets et les grenouilles, dont les chants discrets se mêlaient au silence de l’aube.
Mon conjoint et moi roulions vers Maniwaki pour rendre visite à ma mère. La route traversait une longue section boisée, bordée d’arbres de chaque côté. Alors que nous nous trouvions à une dizaine de kilomètres du village, il m’annonça qu’il devait s’arrêter quelque part en chemin. Je ne me souviens plus où.
Je lui proposai de me déposer à la station-service. Je continuerais à pied jusqu’au village pour aller chercher du lait au magasin, et il viendrait m’y rejoindre lorsqu’il aurait terminé.
Il me déposa devant une petite station-service que je ne connaissais pas, éclairée par deux rangées de pompes à essence. L’endroit semblait encore endormi sous la lumière tremblante du matin.
À ma grande surprise, j’y aperçus ma mère. Je ne m’attendais pas à la retrouver là, à cette heure si matinale, dans cet endroit inconnu. Nous nous saluâmes, nous nous prîmes dans les bras, puis nous quittâmes ensemble la station-service pour entreprendre la marche vers le village, portées par l’atmosphère encore sombre, rythmée par le chant nocturne des insectes.
À peine quelques pas après avoir quitté la station-service, nous arrivâmes près d’un fossé d’évacuation. Un gros bloc rectangulaire en béton se trouvait au bord du chemin, comme pour en marquer la limite. Je montai seule dessus.
C’est à ce moment que ma mère me confia qu’on avait récemment aperçu de très gros serpents dans la région. Ses paroles flottaient encore dans l’air lorsque mon regard descendit vers le fond du fossé.
Au fond, à environ cinq mètres de moi, une masse sombre reposait près du chemin. Un immense boa brun tacheté était lové en boule dans l’ombre humide. Son corps, aussi épais que ma cuisse, devait mesurer entre trois et quatre mètres de longueur.
Dès que je compris ce que j’avais sous les yeux, j’avertis ma mère de ce que je voyais.
Elle recula aussitôt, saisie d’effroi. Moi, je demeurai immobile. Je voyais le serpent, je savais ce qu’il était, mais je ne ressentais aucune peur. Dans la vie éveillée, sa seule présence m’aurait terrorisée. Pourtant, dans le rêve, je ne percevais aucun danger.
Puis, soudain, le serpent se mit à bouger. Son corps massif se dénoua dans l’ombre humide du fossé et ondula vers nous. Il se redressa et, sans me laisser le temps de réagir, s’élança vers moi à une vitesse foudroyante.
Dans un bond irréel, il se projeta dans les airs, la gueule grande ouverte, ses crocs luisants prêts à frapper. Pendant un instant, tout sembla ralentir. Je vis ses yeux jaunes fixés sur moi.
À cet instant, je compris que j’étais sa proie.
Puis le temps reprit brutalement sa course.
Dans un claquement sec, ses crocs s’enfoncèrent profondément dans ma joue droite. La douleur me traversa comme une brûlure vive. Le reste de son corps retomba au sol, mais sa tête demeura suspendue à mon visage, retenue par ses crocs plantés dans ma chair.
Je ne ressentais ni son poids ni le sang.
Seulement la morsure et la présence de ses crocs dans ma joue.
Ma mère hurla, son cri déchirant l’air encore sombre. Paralysée par la peur, elle répétait mon nom sans relâche, dans une panique désespérée, persuadée qu’elle allait perdre sa fille, terrifiée à l’idée que, même en survivant, je sois à jamais défigurée.
Pendant ce temps, figée sous le choc, mes pensées s’enchaînèrent en une fraction de seconde, comme si le temps avait de nouveau ralenti.
Quelqu’un pourrait tirer sur le serpent, mais la balle risquerait de m’atteindre.
On pourrait lui trancher la tête, mais cela pourrait me blesser davantage puisqu’il était accroché à mon visage.
Alors, la seule solution… couper son corps en deux.
Cette pensée me parut être ma meilleure chance de rester en vie.
Puis la scène se coupa.
Je ne sais pas comment je fus libérée. Un instant, le serpent était encore accroché à mon visage; l’instant suivant, il avait disparu.
Je me retrouvai à tituber vers la station-service, les jambes tremblantes. Ses crocs, eux, étaient demeurés profondément enfoncés dans ma joue.
Près de la station-service, un homme s’approcha de moi, des pinces à la main. Je compris qu’il voulait m’aider à retirer les crocs encore enfoncés dans ma joue.
Mais la peur était toujours vive dans mes entrailles. Encore pétrifiée par l’attaque, je reculais à mesure qu’il avançait, incapable de laisser qui que ce soit s’approcher de moi.
Il continuait de s’approcher, les pinces à la main, tandis que je reculais devant lui, la joue toujours traversée par la douleur et les crocs profondément enfoncés dans ma chair.
Et c’est dans ce mouvement suspendu, entre la douleur, la peur et le secours, que je m’éveillai.
🌙 Au réveil
À mon réveil, la douleur dans ma joue était toujours présente, exactement à l’endroit où les crocs s’étaient enfoncés dans le rêve.
J’avais réellement mal, comme si la morsure avait vraiment eu lieu.
Cette sensation m’accompagna pendant une bonne partie de la journée.
