Avant de commencer, j'aimerais vous partager une chose.
Parmi tous les rêves dont je me souviens, celui-ci est probablement celui qui m'a procuré le plus grand sentiment d'impuissance. Il commence dans un décor d'une beauté apaisante, puis bascule peu à peu dans une lutte où chaque seconde semble compter.
Comme toujours, je n'ai rien inventé. Je me suis contentée de raconter ce rêve exactement comme je l'ai vécu, avec ses images, ses émotions et sa logique parfois étrange.
Bonne lecture.
C'est un matin d'hiver, au lendemain d'une importante tempête de neige. En sortant du chalet, je m'arrête quelques instants sur le perron. Devant moi, le paysage est d'une beauté saisissante.
Le ciel est parfaitement dégagé. Un grand soleil illumine la montagne et fait scintiller la neige fraîche comme des milliers de petits cristaux. Il n'y a pas un souffle de vent. Tout est silencieux. Les sapins sont encore lourdement chargés de neige et le sol est recouvert d'un épais manteau blanc, parfaitement lisse, sans la moindre trace de passage. Nous sommes complètement seuls, au sommet de la montagne, entourés uniquement par la forêt. Après la tempête de la veille, ce calme paraît presque irréel.
Je reste simplement quelques instants à contempler le paysage. Je ressens une profonde tranquillité devant cette nature immobile. Je sais pourtant qu'il est temps de repartir vers la maison. Nous sommes prêts à partir. Je suis bien emmitouflée dans mon manteau, ma tuque et mes bottes, sans ressentir le moindre froid.
Pendant que j'admire encore le décor, mon conjoint s'avance vers sa Mustang orange. Je le regarde déneiger la voiture avant de monter à bord. Le moteur démarre. Les roues patinent plusieurs secondes dans la neige profonde avant de réussir à trouver un peu d'adhérence. La voiture s'élance lentement sur le chemin enneigé.
Je suis sa progression du regard. Dès les premiers mètres, je me dis qu'avec toute cette neige tombée durant la nuit, il n'a pratiquement aucune chance de réussir à sortir. Après quelques mètres seulement, la voiture arrive dans une courbe. Elle glisse doucement vers le côté du chemin avant de s'enfoncer dans le fossé. Le fossé n'est pas profond, mais il y a suffisamment de neige pour immobiliser la voiture.
Je reste quelques instants à observer la Mustang immobilisée dans le fossé. Je sais qu'elle ne pourra pas repartir seule.
L'un des hommes qui était avec nous au chalet démarre alors son Jeep. Il propose d'aller jusqu'au village pour trouver une dépanneuse. Le Jeep pourra aussi ouvrir le chemin en faisant des traces dans cette neige encore intacte. Sans vraiment réfléchir, je monte du côté passager.
Nous avançons doucement jusqu'à la Mustang. Mon conjoint est toujours derrière le volant. En passant à sa hauteur, nous ralentissons et j'abaisse la fenêtre.
— On va voir jusqu'où ça passe! On va essayer de se rendre jusqu'au village!
Il acquiesce pendant que le Jeep reprend lentement sa route.
Le chemin est étroit, entièrement recouvert de neige. De chaque côté, les sapins forment un long corridor blanc qui semble ne jamais finir. Personne n'est encore passé depuis la tempête. Devant nous, la neige est parfaitement vierge. Derrière nous, seules les traces laissées par le Jeep viennent briser cette immense étendue blanche.
Au détour d'une légère courbe à travers les sapins, j'aperçois peu à peu le fleuve. Il disparaît derrière les arbres, puis réapparaît quelques instants plus tard. Je le reconnais immédiatement. Je sais que c'est celui que nous avons traversé quelques jours plus tôt pour rejoindre le chalet. C'est le seul accès permettant d'aller au village.
Lorsque nous arrivons sur la rive, il n'y a aucune trace permettant de traverser. La tempête de la veille a tout effacé. En face de nous, je distingue cependant le chemin qui reprend de l'autre côté du fleuve. Il suffit de traverser en ligne droite pour le rejoindre.
Le conducteur s'engage alors sur la glace.
Nous avançons lentement.
Mon regard est attiré par plusieurs endroits où le vent a balayé la neige. La glace y est plus sombre. À certains endroits, elle semble même laisser deviner l'eau en dessous. Sans vraiment savoir pourquoi, elle me paraît moins épaisse que lors de notre arrivée quelques jours plus tôt.
J'ai le réflexe de vouloir le dire.
Mais je n'en ai pas le temps.
Le Jeep est déjà engagé sur le fleuve.
Pendant une seconde, j'essaie de me convaincre que ce n'est qu'une impression. J'espère que je me trompe.
Nous avançons encore de quelques mètres.
Un craquement.
Je l'entends.
Au même instant, je le ressens sous le Jeep. Une étrange vibration traverse le véhicule. Mon regard se baisse instinctivement vers la glace.
Des fissures apparaissent sous nos roues.
Pendant une fraction de seconde, j'espère m'être trompée et que la glace va tenir.
Puis tout cède.
Les roues arrière disparaissent les premières dans l'eau glacée. Pendant un très court instant, les roues avant semblent encore retenir le Jeep à la surface... puis la glace se brise à son tour. Le véhicule bascule complètement et s'enfonce dans le fleuve.
La sensation de chute me soulève l'estomac.
En quelques secondes, l'eau glaciale envahit le Jeep par les fenêtres restées ouvertes. Le froid me frappe de plein fouet. Je sens immédiatement le véhicule couler sous la glace, entraîné vers les profondeurs sombres du fleuve.
La panique m'envahit.
Pendant un instant, je suis persuadée que je vais mourir. Tout devient sombre autour de moi. Les sons sont étouffés, comme si l'eau avait avalé tout le bruit du monde. Je n'entends plus que les bulles d'air qui s'échappent du Jeep pendant qu'il continue de s'enfoncer.
J'essaie de sortir.
Ma ceinture me retient. Mon manteau d'hiver gêne chacun de mes mouvements. Pendant quelques secondes, je me débats pour réussir à me libérer. Lorsque j'y parviens enfin, je me hisse par la fenêtre ouverte et quitte le Jeep, qui continue sa descente vers les profondeurs.
Pendant un instant, je ne sais plus où se trouve la surface.
Autour de moi, l'eau est sombre. La profondeur du fleuve et la glace qui recouvre presque toute la surface ne laissent pénétrer que quelques rayons de lumière. Je lutte contre la panique et j'essaie désespérément de repérer d'où vient la lumière afin de retrouver le bon sens et remonter vers la surface.
C'est alors que je l'aperçois.
Dans un rayon de lumière qui traverse la pénombre, un immense requin blanc nage tranquillement, non loin de moi.
La peur m'envahit instantanément.
Je me mets à nager avec une énergie que je ne me connaissais pas. Mes bras et mes jambes s'agitent frénétiquement, animés par une seule pensée : sortir de cette eau avant que le requin ne m'attaque. Je remonte aussi vite que je le peux vers la lumière, traversant les morceaux de glace brisés laissés par le Jeep.
Lorsque je réussis enfin à sortir la tête de l'eau, j'aspire une immense bouffée d'air.
À une vingtaine de mètres devant moi, j'aperçois enfin la rive.
Je nage de toutes mes forces. Mes vêtements d'hiver sont lourds et rendent chacun de mes mouvements plus difficiles. À plusieurs reprises, les morceaux de glace flottant à la surface m'empêchent de voir le rivage, mais je continue d'avancer sans m'arrêter.
Je sais que ma vie en dépend.
Plus je m'approche, plus je distingue des silhouettes qui s'agitent sur la rive. Plusieurs personnes ont assisté à la scène et m'attendent déjà pour me porter secours.
Dès que j'arrive à leur hauteur, plusieurs d'entre elles m'attrapent et me sortent de l'eau avant de m'allonger sur le sol.
À cet instant précis, tout mon corps se relâche.
Je ne pleure pas.
Je reste simplement allongée sur le dos, incapable de bouger pendant quelques secondes. Les frissons parcourent tout mon corps, mais ce ne sont plus ceux du froid. C'est le sentiment d'être enfin en sécurité qui m'envahit complètement.
Autour de moi, les gens parlent, cherchent à comprendre ce qui vient de se passer et essaient de m'aider.
Ma première pensée est immédiatement pour mon conjoint, resté au chalet.
Je demande calmement si quelqu'un peut me prêter un téléphone. Ma voix tremble encore sous le choc des événements. Je veux l'appeler, lui raconter ce qui vient de se produire et, surtout, lui dire que je suis vivante. Mon téléphone est certainement resté au fond du fleuve, dans le Jeep.
C'est à ce moment-là que je me réveille.
🌙 Au réveil
Lorsque j'ouvre les yeux, le rêve est encore parfaitement présent dans mon esprit. Je me souviens de chaque détail, mais surtout de la peur ressentie sous la glace et de l'apparition du requin. Pendant quelques instants, cette sensation de noyade semble encore bien réelle.